Réponse apportée le 12/07/2011  par PARIS Bpi – Actualité, Art moderne, Art contemporain, Presse

Je vous recopie ci-dessous le contenu de cet entretien publié sur le site des 30 ans de la Bpi et non accessible sur le site actuel.

Entretien avec Michel Béthery
Responsable des acquisitions d’ouvrages
scientifiques, à la Bpi de 1971 à 1996
22 novembre 2006

Michel Falempin : Service des documents imprimés et électroniques

Michel Falempin : Avant d’en venir à la création du fonds scientifique de la Bpi, je voudrais te demander d’évoquer les circonstances qui ont permis que tu en prennes la responsabilité. Quel a été ton parcours ? Je sais que ce n’est pas celui d’un bibliothécaire. Par quel cheminement es-tu passé d’un travail de scientifique aux bibliothèques ?

Michel Béthery : Tout a commencé par l’écroulement du laboratoire de recherche scientifique dans lequel je travaillais au CNRS [Centre
national de la recherche scientifique]. J’ai été licencié de ce laboratoire qui était en train de disparaître parce qu’il n’était pas
propre au CNRS, mais lié à son directeur. À la mort de celui-ci,
l’activité de ce laboratoire a peu à peu cessé et j’ai retrouvé un travail au centre de documentation du CNRS, comme rédacteur au 1Bulletin signalétique, dans une spécialité qui était très proche de celle dont je m’occupais au laboratoire – je suis donc passé d’un travail scientifique sur les rayons cosmiques à un travail de rédaction au bulletin signalétique dans les domaines de l’astrophysique, de la géophysique et des domaines connexes.
Je travaillais au Centre de documentation du CNRS quand j’ai appris
que l’équipe de bibliothécaires, qui travaillait sur le projet dit de « la
Bibliothèque des Halles », cherchait quelqu’un pour prendre en charge le fonds scientifique et technique. J’ai donc postulé. Je restais toujours dans le domaine scientifique en passant de la documentation aux bibliothèques – je poursuivais une transition de la recherche à la documentation et de celle-ci aux bibliothèques tout en restant dans le domaine scientifique, passant d’un domaine de recherche à un autre plus général.

Michel Falempin : C’est le Bulletin signalétique qui a donc servi de
transition…

Michel Béthery : Oui.

Michel Falempin : Au départ, donc, vous avez travaillé boulevard
Sébastopol…

Michel Béthery : Avant même le boulevard Sébastopol, j’ai commencé
au pavillon de la viande des Halles, pendant quelques mois. Je suis
arrivé en avril 1972 et l’équipe à laquelle j’ai participé était la toute
première, installée au premier étage de l’ancien pavillon de la viande des Halles, tout à côté de la Bourse du Commerce.

Michel Falempin : Pour le domaine scientifique, tu étais seul au
départ ?

Michel Béthery : Oui, au départ, j’étais seul.

Michel Falempin : Et tu achetais pour toutes les disciplines ?

Michel Béthery : Oui, j’achetais pour toutes les disciplines, mais à un
rythme très faible. Avant même d’acheter, mon premier travail a
consisté à définir le cadre logique de la classification pour les
rayonnages en libre accès. Cette disposition était l’une des
caractéristiques essentielles de la future bibliothèque.

Michel Falempin : Par conséquent, tu as dû tout de suite collaborer
avec les personnes qui préparaient la liste des 2cotes de libre accès ?

Michel Béthery : Oui.

Michel Falempin : Chantal Freschard était à ce poste, à l’époque, ou
pas encore ?

Michel Béthery : Je ne m’en souviens plus. Chacun travaillait dans son
domaine et avec une certaine indépendance à l’intérieur de chaque
grande classe.

Michel Falempin : Et après, vous rencontriez le service du libre accès ?
Michel Béthery : Oui.

Michel Falempin : C’était nouveau, n’est-ce pas, cette idée de créer un fonds scientifique dans une bibliothèque encyclopédique en libre
accès ?

Michel Béthery : Oui, mais surtout ce qui était nouveau, c’était de le
créer pour un public non spécialisé.

Michel Falempin : C’était cela le concept ?

Michel Béthery : Plus généralement, c’était une bibliothèque
encyclopédique en libre accès (avec, au départ, un million de volumes prévu). Elle devait être en quelque sorte « la bibliothèque de l’honnête homme » et nullement une bibliothèque spécialisée.

Michel Falempin : Par suite, c’est la question de la vulgarisation qui a
dû se poser?

Michel Béthery : Oui, très vite on s’est rendu compte pour l’ensemble
des domaines qu’il serait impossible d’avoir une bibliothèque avec
autant de volumes sans élever le niveau et, en particulier, pour les
sciences et techniques. Élever le niveau, cela voulait dire avoir recours à beaucoup d’ouvrages en langue étrangère, surtout en anglais. Si l’on restait au niveau de la vulgarisation et du français par exemple, on aurait un fonds qui serait très loin de l’ampleur envisagée. Très vite, on s’est donc décidé à acquérir beaucoup d’ouvrages en anglais ainsi que des études de niveau universitaire et spécialisé, de façon à ce que les rayons ne soient pas vides au moment de l’ouverture. C’était la grande angoisse de l’équipe de direction.

Michel Falempin : Ce que l’on peut dire aujourd’hui, c’est que cette
grande angoisse a changé de sens – puisque c’est justement à la
saturation des rayonnages que nous sommes confrontés. Est-ce que tu as été aidé à partir de ce moment là ? Est-ce que tu as eu d’autres collègues qui sont venus te prêter main-forte dans le domaine scientifique ?

Michel Béthery : Je crois être resté seul pour l’ensemble des sciences
et techniques pendant un an environ. Ensuite, un conservateur est venu m’aider pour la chimie et les techniques, puis d’autres collègues qui n’étaient pas tous conservateurs de bibliothèques – en particulier pour la biologie et la médecine. L’équipe s’est constituée progressivement jusqu’à comporter sept à huit postes. Les disciplines ont été réparties entre ces différentes personnes suivant les capacités, et aussi les goûts de chacun.

Michel Falempin : Tu as conservé les mathématiques, la physique et
l’astronomie ?

Michel Béthery : Oui, mais aussi les sciences de la terre, l’informatique et l’électronique.

Michel Falempin : Et comment travaillais-tu ?

Michel Béthery : D’abord, je voudrais revenir sur la constitution des
cotes. Je me suis appuyé, comme tous mes collègues de la
bibliothèque, sur la classification décimale universelle (la CDU) qui,
selon le voeu de la direction, devait servir de base. Comme j’avais la chance d’avoir tout de même une culture scientifique assez solide, j’ai repris cette classification en la modifiant parfois de façon importante, et même en la changeant complètement pour certaines disciplines comme l’informatique et les mathématiques où elle ne donnait pas satisfaction. Lorsque j’ai repris cette CDU pour essayer de l’adapter au but qu’on s’était donné, j’ai pu rencontrer une personnalité scientifique, François Le Lionnais, un savant d’une très grande culture, un des fondateurs de l’Oulipo. Il m’a accueilli avec beaucoup de sympathie. Je lui ai soumis mon problème et il a accepté d’examiner mon projet de classification. Il a très bien vu qu’il fallait pouvoir recevoir dans c hacune des subdivisions un certain nombre d’ouvrages – entre une dizaine et une centaine – pour ne pas gêner la consultation en libre accès. Il a accepté de revoir cette classification, de la corriger, de la modifier et surtout de prévoir d’éventuelles extensions dans le but d’inclure ce qu’il pouvait prévoir comme futurs développements des sciences et techniques : sa vaste culture lui permettait d’envisager des extensions et même des créations de nouvelles sciences ou de nouvelles techniques. Cela m’a aidé d’une façon considérable et m’a permis de donner au cadre de classement assez de souplesse pour accueillir les développements ultérieurs. C’est donc lui qui m’a donné la version finale de la classification que j’ai proposée avant l’ouverture de la bibliothèque. Je lui en suis infiniment reconnaissant.

Michel Falempin : Je me souviens, lorsque je travaillais en 3)service
public en Sciences et techniques, que nous avions un film sur les
nombres remarquables de Le Lionnais.

Michel Béthery : Oui, il s’agissait d’analyse mathématique.

Michel Falempin : C’est donc d’une collaboration entre toi et Le
Lionnais qu’est née la classification du secteur scientifique telle
qu’elle est encore en vigueur aujourd’hui.

Michel Béthery : Oui, et pendant mon travail à la bibliothèque j’ai été
amené à introduire de nouvelles subdivisions, par exemple pour la
microinformatique. La classification qu’il avait faite m’a permis de
loger ces nouvelles disciplines. Il avait anticipé, il avait permis de
prévoir ces développements.
Pour ce qui est des acquisitions, les bibliographies qui m’ont servi, qui nous ont servi à tous, dès le début, c’était essentiellement, d’un point de vue pratique, 4Livres Hebdo pour des ouvrages en français et, pour les ouvrages en anglais, de niveau universitaire et spécialisé, deux revues hebdomadaires : Nature et Science, ainsi qu’une revue mensuelle Choice. Il en est allé ainsi tout le temps que j’ai travaillé à la Bpi.

Michel Falempin : C’est-à-dire que la question de chercher des livres
rares ou d’occasion comme pour d’autres secteurs ne se posait pas.

Michel Béthery : Non, sauf un peu pour des livres d’histoire des
sciences…

Michel Falempin : Il y a, en effet, un fonds considérable d’écrits de
grands mathématiciens, de grands physiciens, naturalistes, qui a dû
exiger un gros travail de recherches rétrospectives ?

Michel Béthery : Un travail important, oui. Pour les livres
universitaires ou spécialisés j’avais défini quelques critères de
sélection. Il y avait d’abord la personnalité de l’auteur. Un livre d’un
auteur qui avait obtenu par exemple un prix scientifique important,
devait être sélectionné ; il y avait aussi l’importance de la synthèse
dans la rédaction de l’ouvrage. Même pour un livre en langue
étrangère, si, à un moment donné, l’ouvrage paru comportait un aspect synthétique important, il méritait d’être acheté. Il y avait aussi l’importance de la synthèse historique de l’ouvrage et d’autres critères de ce type. La qualité pédagogique de l’ouvrage (ses efforts dans ce domaine par rapport à des ouvrages publiés au même moment et qui ne présentaient pas la même réussite) était un critère de choix.

Michel Falempin : Cela illustre, en quelque sorte, le souci d’une
ouverture aux non-spécialistes.

Michel Béthery : C’est ce qui, en tout cas, pouvait être déterminant
comme critères entre des ouvrages qui, à un moment donné,
paraissaient équivalents.

Michel Falempin : Je crois que c’est un des domaines, en
mathématiques en particulier, pour lesquels on a acheté des manuels, parfois même des manuels du secondaire. C’était la même démarche ?

Michel Béthery : Non, pas exactement : ces achats ont été effectués
après l’ouverture de la bibliothèque, à la demande des lecteurs.

Michel Falempin Les sciences représentent donc une sorte
d’exception : aujourd’hui encore on ne trouve pas vraiment, dans
d’autres disciplines, d’ouvrages parascolaires.
Pour les commandes, les relations avec les fournisseurs étaient-elles, à l’époque, de ton ressort ?

Michel Béthery : Non, il y avait un service des achats qui répartissait
un budget d’acquisition entre des fournisseurs, pour des questions de marché. On avait chaque année un budget d’acquisition pour les
sections scientifiques et techniques, mais on n’avait pas accès au
budget des fournisseurs.

Michel Falempin : Combien de temps a duré cette phase préparatoire?

Michel Béthery : Cinq ans, de 1972 à 1976.

Michel Falempin : La période qui a précédé immédiatement
l’ouverture a dû être plutôt frénétique?

Michel Béthery : On était dans la recherche maximale d’acquisitions à
tel point, qu’à un moment, il y a eu un incident, parce que, dans
certaines disciplines comme les transports, l’électronique,
l’informatique, pour des raisons de renouvellement très rapide de
l’édition, nous n’avions pas intérêt à acheter trop tôt des livres qui
allaient très vite être remplacés par des éditions plus récentes. Donc nous avions, en 55/6 et plus particulièrement en technique, intérêt à freiner certains secteurs pour attendre les dernières éditions, juste avant l’ouverture. Nous avions donc pris, volontairement, un certain retard. La direction nous en a fait le reproche. Il y a eu un petit accrochage. J’ai manifesté un certain mécontentement pour ce reproche. L’incident s’est apaisé avec l’explication, que j’ai fournie, de ce retard technique volontaire. Après, les choses sont rentrées dans l’ordre et le retard a été rattrapé juste avant l’ouverture pour avoir les dernières éditions, les dernières productions dans ces domaines où le renouvellement est très rapide.

Michel Falempin : Je sais que c’est un peu marginal, mais est-ce que tu peux dire un mot sur la création dans la bibliothèque d’un secteur consacré à la science-fiction, puisque je crois que tu en es à l’origine ?

Michel Béthery : C’est en effet marginal. J’avais, tout au début de ma
prise de fonction à la bibliothèque, hérité des acquisitions en science fiction parce que, pour l’ensemble de mes collègues, ce genre littéraire avait été assimilé à la science. Personne n’avait voulu s’acquitter de cette tâche. J’en avais donc hérité comme s’il s’agissait d’une discipline scientifique !

Michel Falempin : Cela prouve au moins qu’on s’en souciait !

Michel Béthery : Oui, cela devait faire partie du fonds de la
bibliothèque. J’avais accepté de m’en occuper, bien que je ne sois pas du tout un spécialiste. J’avais la même source bibliographique que pour les autres secteurs, c’est-à-dire Livres Hebdo, et j’avais accumulé un certain nombre de données que j’avais traitées parallèlement au fonds scientifique mais sans avoir d’autre compétence que ma curiosité personnelle et quelques lectures.

Michel Falempin : Pourtant, comment l’idée est-elle venue de la
création d’un secteur dédié à la science-fiction avec une cote
particulière? Au reste, on peut en parler au passé puisqu’il a été
supprimé l’année dernière.

Michel Béthery : Je ne le savais pas, tu me l’apprends…

Michel Falempin : Qui donc en avait eu l’idée, avec cette cote spéciale, la cote 899 ?

Michel Béthery Lorsque j’ai hérité de la responsabilité de ce fonds,
j’ai pu me faire aider par un libraire de la rue Grégoire de Tours. Ce
libraire me fournissait toutes les semaines une liste de publications ; c’est lui qui faisait le travail pour moi. Je lui faisais entièrement
confiance et je n’ai pratiquement aucune responsabilité dans sa
création.

Michel Falempin : Oui, mais le fait de le créer vraiment, de lui donner
une cote à part?

Michel Béthery : C’est moi qui ai eu l’idée de faire un fonds de
science-fiction. Cela me paraissait tout à fait normal. Peut-être aussi
ai-je subi l’influence de ma femme qui portait alors beaucoup d’intérêt à ce qu’on appelait les littératures parallèles, la paralittérature. À l’époque, elle s’intéressait (et c’est toujours le cas), aux romans policiers. Elle travaillait alors à Massy qui était une bibliothèque animée par une ambition de recherche et d’innovation faisant une place aux romans policiers et à la science-fiction, alors souvent rejetés par les bibliothèques, sans pour autant faire l’objet d’un classement, donc d’une cote particulière. Si celle-ci a été prévue à la Bpi pour la science-fiction, c’est sans doute en raison de mon rôle spécifique dans le traitement et l’acquisition de ces ouvrages.

Michel Falempin : Tu n’ignores pas que le reproche a pu être fait d’une sorte d’incohérence par rapport à la politique générale dans le domaine littéraire. Le genre n’avait pas été retenu comme critère de classification. Avec la science-fiction il y avait donc une sorte d’exception un peu étrange ; d’autant plus qu’on ne l’avait pas fait pour le roman policier. Je crois d’ailleurs qu’il n’y avait pas de
bibliothèque vraiment spécialisée dans la science fiction, alors qu’aujourd’hui, il y en a une à Paris, c’est celle de Port Royal. Mais elle est récente. À l’époque, c’était donc un fonds tout à fait unique.
Ainsi que je te le disais, ce fonds, dont je me suis occupé pendant quelques années, a été supprimé l’année dernière pour au moins deux raisons : son incohérence intellectuelle par rapport au reste de la classification ; le manque de place, particulièrement en littérature.
Naturellement, la science fiction n’a pas été supprimée entièrement,
mais les ouvrages théoriques ont été rangés en littérature générale
tandis qu’un certain nombre de grands classiques étaient insérés dans les littératures nationales – comme c’était déjà le cas du roman policier. Et, maintenant, on a un petit signe informatique, une petite case, c’est tout récent, qui permet, à un lecteur qui cherche éventuellement des livres de science-fiction d’avoir la liste immédiatement sur écran. Le fonds a donc disparu, malgré des réticences, dont les miennes.

Michel Béthery : Beaucoup de livres ont été pilonnés ?

Michel Falempin : En principe les livres devaient être proposés à la
bibliothèque de Port Royal. L’ennui, c’est que c’est une bibliothèque
de prêt et que notre système de protection des livres était incompatible avec le leur. C’est-à-dire qu’ils ne pouvaient pas démagnétiser nos livres et cela leur posait énormément de problèmes pour le prêt. Comme je te l’ai dit, on en a gardé quand même un certain nombre, principalement dans le domaine anglo-saxon. Il reste que c’est une des traces de l’ancienne Bpi qui a disparu. Maintenant, si tu le veux bien, on va en venir à l’ouverture. Que s’est il passé au moment de l’ouverture au public ? Quelles ont été les premières réactions ? Comment toi et tous ceux qui travaillaient dans le secteur scientifique avez-vous ressenti la façon dont il était utilisé?

Michel Béthery : L’ouverture s’est très bien passée, on a eu un succès immédiat, une fréquentation bien plus importante que prévue, et, pour le fonds scientifique, une très bonne utilisation, un public très varié et de tous les niveaux, une très bonne réaction générale, sauf pour les périodiques. Je me souviens de quelques remarques de chercheurs ou de lecteurs spécialisés dans telle ou telle branche, qui venaient me dire « comme périodiques vous n’avez rien ! » parce qu’on n’avait, effectivement, peu de périodiques correspondant à leurs objets d’études ou à leur spécialité. On venait nous dire, par exemple, que l’on n’avait pas assez de périodiques consacrés au bâtiment. On nous reprochait de ne pas avoir la revue Travaux. On en avait une autre, je ne sais plus laquelle, mais ce n’était pas Travaux. Voilà le genre de réactions qu’on avait, des réactions négatives à propos de périodiques spécialisés. Evidemment on ne pouvait pas être exhaustif. Par contre, sur les livres, on avait assez d’ouvrages universitaires ou spécialisés pour répondre aux attentes de ce public et, là, les réactions furent positives.

Michel Falempin : Est-ce que cela vous a poussés à prendre de
nouveaux abonnements ?

Michel Béthery : Non, parce que les périodiques c’était vraiment très
coûteux. Déjà le service des périodiques trouvait que le secteur des
sciences et des techniques était très cher.

Michel Falempin : On avait quand même, et on l’a toujours, les
comptes-rendus de l’Académie des sciences qui étaient consultés
régulièrement, je peux en témoigner. Et puis il y avait aussi dans des disciplines comme la médecine ou les techniques de très grosses encyclopédies, à feuillets mobiles et régulièrement mises à jour.

Michel Béthery : Je pense que c’était indispensable. En revanche, dans les périodiques anglais ou américains j’avais peut-être été un peu trop ambitieux ou j’avais fait des choix discutables. Certaines publications de très haut niveau n’étaient peut-être pas toujours très consultées.

Michel Falempin : Après l’ouverture et au vu des réactions du public,
est-ce qu’il y a eu des modifications dans les acquisitions, est-ce que vous avez un peu infléchi les achats et si oui, dans quel sens ? Pour les manuels on en a parlé tout à l’heure…

Michel Béthery : Pour ce qui concerne les livres, je crois qu’il n’y a
pas eu beaucoup de changements.

Michel Falempin : Parce que le public était satisfait, finalement !

Michel Béthery : Oui, et la fréquentation de la bibliothèque nous a
montré qu’on n’avait pas fait fausse route. Pour les périodiques, par
contre, on a peut-être eu tendance, par la suite, à abandonner le papier pour le microfilm.
Je voudrais revenir sur un aspect particulier de la période préparatoire. Pendant cette phase, pour essayer de préciser le cadre dans lequel devaient s’inscrire mes acquisitions, j’avais fait plusieurs visites de bibliothèques scientifiques de niveau universitaire – par exemple Jussieu, la faculté d’Orsay, le CNAM, l’Académie de médecine, et, un peu partout, j’avais reçu un accueil souvent mitigé et même une fois, carrément hostile, parce que ces bibliothécaires-là, au début du projet de la bibliothèque des Halles, voyaient en nous une concurrence possible et surtout ils pensaient que nos crédits d’acquisition étaient pris sur les leurs – ce qui était absolument faux puisque c’était une enveloppe à part… J’ai quand même pu recueillir beaucoup d’informations qui m’ont été utiles tant dans la préparation des acquisitions que dans la conception et la réalisation du classement.

Michel Falempin : Quelles conclusions tires-tu du type de public que
l’on a en sciences ?

Michel Béthery : Il n’y avait pas un seul type de public. Ce qui le
caractérisait, c’était sa diversité.

Michel Falempin : Oui, c’était très étonnant et je ne sais pas si c’est
toujours le cas.

Michel Béthery : Presque toujours j’ai eu beaucoup de plaisir, de
satisfaction, à renseigner les lecteurs et comme je connaissais bien le fonds évidemment, puisque j’étais à l’origine de sa création et de sa classification, je me sentais assez à l’aise. Je crois que je l’ai bien fait dans presque tous les cas – j’ai eu très peu de contacts désagréables avec les usagers. Je sais que dans le groupe 5/6 il y a eu quelques personnes qui n’aimaient pas le service public mais je crois que c’était une minorité.

Michel Falempin : Et puis il y a des personnes qui ne l’aiment pas de
façon générale, ça n’a pas grand-chose à voir avec le fonds. Moi, il y a longtemps, c’était assez peu après l’ouverture, dans les années quatrevingt, j’ai fait quand même beaucoup de service public en science et ce qui m’avait frappé à l’époque c’est que, en dépit de mon incompétence (au début, j’avais tout de même un peu le trac), de mon recours permanent non seulement aux catalogues mais aussi au thésaurus (parce que quelquefois, quand on me posait une question, j’avoue que j’étais bien en peine de savoir à quelle science ou à quelle technique la rattacher), j’avais presque toujours à faire à un public qui admettait parfaitement qu’on ne sache pas, qui se montrait patient, qui vous aidait éventuellement et à partir de là, eh bien, on finissait par trouver les documents qui pouvaient leur être utiles. Pour toi, évidemment, le problème devait se poser beaucoup moins. Ce qui m’avait frappé aussi, c’était cette diversité du public : on avait beaucoup d’autodidactes, quelques uns même fort pittoresques, des étudiants et des chercheurs également. C’était quelque chose de plaisant (mis à part le malaise que j’éprouvais parfois en raison de mon ignorance) et que je n’ai pas toujours retrouvé ailleurs, dans les autres secteurs de la bibliothèque.

Michel Béthery : Je crois me souvenir aussi que j’avais fait un index
des questions posées, en particulier en informatique, un index
alphabétique par sujets.

Michel Falempin : A présent, est-ce que tu voudrais bien évoquer les
deux grandes expériences d’animation que tu as eues, je veux parler des deux belles expositions dont tu as été le commissaire : Einstein : E = mc2 , et celle sur les volcans ?

Michel Béthery : Einstein, oui, je veux bien en parler parce que c’est
une exposition que j’ai pris beaucoup d’intérêt à organiser. C’était en mars 1979, pour le centième anniversaire de la naissance d’Einstein. Plusieurs années avant, M. Seguin, le premier directeur de la Bpi, avait commencé à parler de chercher des sujets d’exposition et, probablement, dès 1975 ou 1976, j’avais repéré cette date de mars 1979. Je m’étais douté qu’il y aurait certainement quelque chose pour commémorer ce centième anniversaire de la naissance d’Einstein. Je m’y étais donc préparé assez longtemps à l’avance et, au moins un an avant, le comité des commémorations nationales a commencé à s’en préoccuper. J’ai assisté alors avec M. Fillet, le nouveau directeur de la Bpi, à la réunion de ce comité des commémorations nationales, au Palais de la Découverte avec les représentants de tous les organismes qui voulaient participer à cette commémoration de mars 1979. Parmi toutes les personnes qui participaient à cette réunion, j’ai rencontré un scientifique, membre de la fondation Louis de Broglie, qui s’appelait Georges Lochak. Au départ, il était très hostile à tout ce qui venait de Beaubourg. Beaubourg était considéré comme un organisme parisien, c’était « la raffinerie », c’était suspect et très mal vu. Il s’est ensuite rendu compte, lors de cette réunion, que j’avais quand même quelques notions scientifiques et que j’étais capable de parler d’Einstein d’une façon qui n’était pas complètement idiote. Alors, il a bien voulu s’intéresser à notre projet d’exposition au deuxième étage de la Bpi, dans l’espace d’animation. Nous nous sommes revus par la suite.
C’était un scientifique spécialiste de la mécanique ondulatoire. Il a bien voulu jouer auprès de moi le rôle de conseiller scientifique et revoir la rédaction du catalogue de l’exposition.
Cette exposition, je devais en être le commissaire. Elle était sous la
direction de Marie-Christine de Navacelle, qui était responsable du
service animation. Elle m’a trouvé un responsable du graphisme, pour les schémas et la mise en page, et une responsable de la recherche iconographique pour toutes les photographies, qui s’appelait Catherine Saint-Martin. J’étais responsable de la rédaction des explications, du catalogue. L’exposition devait être une suite de tableaux, avec des photographies, des schémas et des textes décrivant la carrière scientifique et politique d’Einstein. Il devait y avoir une cinquantaine de panneaux.

Michel Falempin : Cette exposition, je crois, a connu un assez grand
succès ?

Michel Béthery : Oui. Je ne me rappelle pas de toutes les personnalités qui ont assisté à son inauguration. Je crois qu’il y avait l’ancien administrateur de la Bibliothèque nationale, Etienne Dennery et beaucoup d’autres. Il y a eu un livre d’or qui a connu un bon succès aussi. Je me souviens que sur le livre d’or, un visiteur anglais m’avait qualifié de « educational genius ». Le catalogue avait quatre-vingt dix pages et j’avais touché dix francs par page pour sa rédaction. Tout le monde ne peut pas être Xavière Tibéri !

Michel Falempin : Cette exposition a été itinérante par la suite, n’est-ce pas ?

Michel Béthery : Oui. Elle était conçue pour que les panneaux puissent être rangés dans une valise de façon à pouvoir circuler.

Michel Falempin : Et les volcans ?

Michel Béthery Cette exposition a eu lieu quelques années plus tard. Là nous étions deux commissaires : moi pour le texte, et Arielle Rousselle pour l’iconographie. L’ensemble était constitué par une synthèse de collaborations provenant d’une vingtaine de laboratoires, d’universités ou du CNRS, et cette dispersion n’avait pas été sans présenter des difficultés pour obtenir qu’il y ait un fil conducteur entre les textes, les images et les schémas. Elle avait surtout exigé une remarquable diplomatie de la part d’Arielle Rousselle. Tous ces laboratoires ne collaboraient pas toujours de manière très spontanée. Arielle Rousselle avait finalement réussi à aplanir toutes ces difficultés et l’exposition avait pu se faire de façon remarquable. Il y avait une maquette superbe de la coupe d’un volcan en trois dimensions. Finalement, tout s’était très bien passé et l’exposition avait ouvert dans de bonnes conditions. Malheureusement, elle a dû fermer un mois plus tôt que prévu à cause d’une grève du personnel de l’entreprise de nettoyage du Centre. Elle a eu un grand succès pendant deux mois mais elle a fermé brusquement, à cause de cet événement imprévisible et vraiment malheureux.

Michel Falempin : Cela fait combien de temps que tu as quitté la Bpi ?

Michel Béthery : Dix ans maintenant.

Michel Falempin : Donc, tu es parti avant les travaux.

Michel Béthery : Oui.

Michel Falempin : Quel est ton sentiment sur ce qu’est devenu
l’établissement par rapport à ce qu’il était à l’origine ?

Michel Béthery : J’espère que la bibliothèque n’a pas perdu de surface. Je ne me rends pas vraiment compte du fonctionnement dans la nouvelle implantation. Je ne peux pas dire si c’est mieux ou moins bien qu’avant. Non, je ne peux pas donner mon sentiment.
Michel Falempin : Pour les lecteurs, la CDU, cette fois, est plus facile
à suivre puisque l’on a un enchaînement de 0, 1, 2, 3, 5, 6 avec malgré tout quelques étrangetés à l’intérieur du 3.
Tu n’as jamais, finalement, regretté d’avoir quitté une carrière
scientifique pour les bibliothèques ?

Michel Béthery : Non, jamais, parce que je me suis rendu compte
pendant mon assez courte carrière scientifique que je n’étais pas
vraiment fait pour cela. Je n’ai jamais eu vraiment d’idée scientifique
marquante pendant le temps où j’ai été chercheur. La seule idée que j’ai vraiment eue est apparue quelques mois après, dans les revues américaines. Ainsi, avant que les Français aient pu la mettre en pratique, je me suis aperçu qu’elle avait été réalisée par les Américains.

Michel Falempin : Mais tu as continué, malgré tout, à te tenir au
courant par les revues scientifiques ?

Michel Bethery : Oui, je me suis toujours intéressé à l’astrophysique et aux rayons cosmiques, mais en m’éloignant tout de même, peu à peu.

Notes
1) Bulletin signalétique
Publication regroupant des références à partir de périodiques, de comptes-rendus de congrès, de rapports et de thèses

2) Cote
Ensemble de symboles (lettres, chiffres, signes) servant à désigner suivant le mode de classement utilisé, la place d’un ouvrage sur les rayons.
Source : Le métier de bibliothécaire, ABF, 1996

3) Service public
Dans les bibliothèques, service que les bibliothécaires assurent à tour de rôle aux bureaux d’accueil du public

4) Livres Hebdo
Hebdomadaire d’information professionnelle, économique et bibliographique sur l’édition et la librairie en France et à l’étranger

5) 5/6
Division selon la Classification décimale universelle (CDU) correspondant aux sciences et techniques

Cordialement,

Eurêkoi – Bpi (Bibliothèque publique d’information)

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