pour un documentaire sur l’histoire de l’esclavage nous recherchons des informations bio-bibliographiques sur ce poète noir qui évoque dans ses poèmes le préjugé raciste qu’il subit du fait de sa couleur de peau. Par ailleurs était-il possible pour un homme de cette époque de réciter des vers devant des femmes ? Quel était le statut social des poètes ? Merci

Notre réponse du 20 avril 2016

Les informations biographiques et les sources des chroniqueurs arabes sur ce poète du 8ème siècle sont rares et dispersées, sans doute du fait que ces chroniqueurs témoignaient de peu d’intérêt pour la vie et l’oeuvre des esclaves noirs, même connus pour leur éloquence et la qualité de leur poésie.

La seule source que nous avons trouvée est un ouvrage (en arabe) compilé et préfacé par Daoud Salum et publié par Dar al-Rachad, Bagdad en 1967.
Dans ce document l’auteur apporte plusieurs éléments biographiques sur le poète Nussayb :
1- que le Calife Abd al-Aziz Ibn Marwan l’a acheté et il l’a ensuite affranchi.
2- que sa mère noire prise par son maître est tombée enceinte peu après la mort de celui-ci, son oncle l’a vendu à sa naissance.
3- que ses parents noirs, originaires de Nubie (Soudan), sont arrivés, comme butin de guerre dans la tribu de Khuza’a ou Banu Khuza’a qui forme une des branches de la tribu sud-arabique (yéménite), AZD.
Sa mère (Sulama) a été achetée par une dame de cette tribu alors qu’elle était enceinte. Cette dame avait affranchie l’enfant encore dans le ventre de sa mère. (pages 5 et 6)
Il est évident que ces informations ne peuvent être étayées vu la rareté de ressources concernant Nussayb. Dans tous les cas, l’auteur relate le fait que Nussayb et sa mère étaient esclaves.

Voici quelques informations biographiques et témoignages rapportés également dans ce même ouvrage (référence cité en base de page) :

Nussayb Ibn Rabah, naquit probablement durant le règne de Muawiya (41-60 Hégire), et est mort en l’an 108 de l’hégire ; il a été le contemporain des califes Abd al-Malik, Al-Walid, Sulaiman, Umar Ibn Abd al-Aziz et Yazid Ibn Abd al-Malik. Il fréquenta la cour du calife Marouan et lui a composé des poèmes d’éloges.
On dit que son maître l’a prénommé « Nussayb » car lorsqu’il le vit à sa naissance, il aurait déclaré : « il a tout pour lui » ; Nussayb signifie « Chance » en arabe.

Nussayb n’osait pas à ses débuts réciter sa poésie en public. On rapporte que lorsqu’il avoua à sa sœur qu’il composait de la poésie elle lui répondit : «que Dieu nous garde, tu as réussi à cumuler deux tares, ta couleur noire et être la risée des gens ».
Lorsqu’il pu accéder à la cour du calife Abd al-Malik, ce dernier avait accepté de le recevoir pour se moquer de lui et de passer un « bon moment de rigolade en présence de la cour ». Mais quand il entendit la poésie de Nussayb, il s’écria « récompensez- le, récompensez-le !». Nussayb refusa d’être payé car il était un simple esclave noir. Le calife ordonna qu’en l’emmène au marché pour estimer sa valeur marchande, qui s’élevait à 1000 dinars. Le calife lui offrit cette somme et Nussayb pu ainsi racheter sa liberté.
Par la suite, Nussayb réussit à racheter la liberté de sa sœur, de sa grand-mère maternelle, de sa mère ainsi que celle d’un parent nommé Suhaym.

Grâce à sa poésie et sa présence à la cour, Nussayb commence à être une personnalité connue dans la société de son époque. Cependant il dut mener un combat acharné pour retrouver sa liberté et gagner sa place dans une société arabe enfermée dans ses traditions et ses préjugés.
Il souffrait tellement de sa condition d’homme noir, et ce, malgré la reconnaissance de son talent indéniable de poète, qu’il interdit à son fils de se marier pour que sa descendance ne vive pas la même expérience que lui. Il se plaignait de ne pouvoir marier ses filles à des hommes de la bonne société du fait de la couleur de leur peau.
Il écrivit à ce propos :

« Elles se fanent à la maison de pauvreté
Et ma couleur, leur misère a augmenté. »
Nussayb a évoqué dans plusieurs poèmes sa condition d’homme noir et les discriminations qu’il subissait.
« Ma couleur ne diminue en rien ma valeur,
Tant que j’ai une belle langue et le cœur vaillant.
-Celui à qui ses racines donnent de la hauteur,
Moi, mes vers de poésies sont mes propres racines.
Combien de noirs manient le verbe,
Et des blancs restent muets.
-Si je suis noir, le musc aussi,
Je n’ai pour ma couleur aucun remède.
-Ma valeur est mon éloignement du péché,
Comme la distance entre la terre et le ciel. »
Il a composé de nombreux pamphlets pour répondre et se moquer de ses adversaires qui l’attaquaient sur son apparence physique.
Un jour, il se trouva en présence de Farazaq, un de plus grand poètes satiriques de l’époque omeyyade) et Farazdaq, qui lui dit :
« La meilleure poésie est celle composée par des hommes braves,
Et la pire celle dite par un esclave. »
On rapporte également que Nussayb récitait sa poésie en public et que Ibn Abi Atiq, transmetteur de hadiths, lui rétorqua : « dit Ghao » mot en arabe qui désigne le cri de corbeau noir.
Le poète omeyyade Kuthayyir, mort en l’an 723, a dit à propos de Nussayb :
« J’ai vu Aba al-Hajna (surnom de Nussayb) passer parmi les gens,
La couleur de Abi al-Hajna est la couleur des bêtes.
Tu le crois avec la noirceur de sa peau,
Qu’il est opprimé avec son visage d’oppresseur. »
Jarir un autre monument de la poésie satirique omeyyade disait à propos de Nussayb :
« Quand il a apparût devant les gens,
On aurait dit un sexe d’âne enveloppé dans une étoffe. »
Sources et références bibliographiques :
Livre de Daoud Salum consultable en texte intégral sur Archive.org
شعر نصيب بن رباح
جمع وتقديم داود سلوم
مطبعة الإرشاد – بغداد – 1967
Race and slavery in the Middle east : an historical inquiry / Bernard Lewis.- New-York ; Oxford : Oxford University Press, 1990
ISBN 0-19-506283-3
Aspects formels du diwân de Jamîl Butayna / Maria Mouhieddine.- Thèse de doctorat : Etudes arabes, Lyon : Ecole normale supérieure, 2011
Accès au texte intégral

Concernant la question de savoir s’il était possible, pour un homme, de réciter des poèmes devant un auditoire féminin nous pouvons dire que cela ne posait aucun problème (mais évidemment pas en tête à tête).
Beaucoup de femmes et princesses de la cour composaient elles-mêmes de la poésie. Certaines organisaient des salons littéraires, comme par exemple Sukayna, fille de Hussain (née en 47 de l’hégire, petite fille de Ali Ibn Abi Talib 4è calife et cousin de Prophète). Une femme de très grande vertu. Elle était mécène et critique littéraire et organisait des diwans pour entendre et récompenser les poètes.
Il est donc plausible que Nussayb ait pu réciter sa poésie devant une femme. Mais avait-il eu l’occasion de le faire ???

Les poètes arabes étaient comme les troubadours du Moyen-âge, tout en pratiquant la poésie sans musique ou spectacle d’accompagnement.
Ils cherchaient la protection d’un mécène pour pouvoir vivre de leur art, notamment des protecteurs de hauts rangs : califes ou princes.
Dans une société orale, il fallait que leurs poésies puissent être apprises et récitées par un maximum de personnes ; pour cette raison les poètes fréquentaient les foires de poésie, nombreuses à l’époque sur les routes des caravanes. La foire la plus connue était celle d’Ukaz qui se trouvait entre la Mecque et Taif. Lors de ces foires, les poètes composaient des vers à la gloire des califes et princes en espérant que leurs poèmes arrivent aux oreilles de ces derniers.
Quand un poète commençait à être connu, il était quasi systématiquement repéré par les personnalités importantes, qui cherchaient eux aussi à s’affilier à des poètes pour qu’ils relatent leur pouvoir, lignée et statut.
Une autre manière d’accéder à la cour des califes ou des princes était de demander audience ou de se présenter aux salons littéraires organisés par des princes. Si la poésie plait aux princes c’est la protection et la richesse assurées.
Dans le contexte socio-politique de l’époque les poètes avaient une certaine influence pour orienter ce qu »on appellerait aujourd’hui l’opinion publique. En voici une illustration à travers cette anecdote :
Une tribu s’appelait « Anf al-Naqa » (Museau de la chamelle). Ils avaient honte de ce nom et n’arrivaient pas à marier leurs filles. Ils se plaignirent auprès du poète « Al-Hutai`a » mort en 665/678 ?
Le poète écrivit ce poème :

« On les appelle le museau de la chamelle, et les autres sont les queues
Qui ose comparer un museau et une queue ?« 
En peu de temps et grâce à Al-Hutai`a toutes les jeunes filles de cette tribu trouvèrent un mari.

Eurêkoi – Bibliothèque de l’Institut du monde arabe
Date de création: 25/05/2016 12:22     Mis à jour: 25/05/2016 15:54

 

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