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Qu’est-ce que la révolution des Œillets et quelle en est la mémoire ?

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    Bibliothèque publique d’information – notre réponse du 24/03/2024.

    Dessin d'œillet au pochoir sur un mur commémorant le 25 avril 1974, révolution portugaise. Inscription "Fascismo Nunca Mais".
    25 de Abril Sempre. Fascismo Nunca Mais. Anniversaire de la Révolution des Oeillets (1974), par Urban Isthmus, Wikimedia Commons

    Il y a bientôt 50 ans, le 25 avril 1974, débutait au Portugal ce qu’on a appelé “la révolution des Œillets”, qui a entraîné la chute de la dictature salazariste et rétabli la démocratie. Cette révolution « offre des images contrastées et contradictoires. À la fois exemplaire par l’absence d’excès sanglants et de guerre civile, exaltante et foisonnante par son cheminement […], elle est aussi un “miroir aux alouettes” pour une partie de la gauche, par les faux espoirs et les méprises qu’elle a suscités. » (Le Portugal. L’empire oublié, collectif, Éditions de la République, l’Histoire, 2017, chapitre “25 avril 1974, les œillets font la démocratie”, par Yves Léonard, p. 146). Petit panorama de ressources sur le récit de cet événement mais aussi sur ses mémoires plurielles.

    Historiographie de la révolution des Œillets

    Pour une chronologie de l’événement 

    La Révolution des Œillets au Portugal : chronologie d’un combat pacifique de Manuel Do Nascimento, éd. L’Harmattan, 2009.
    Présentation : L’ouvrage revient de manière chronologique sur l’histoire du Portugal, sur la dictature la plus longue pour l’Europe du XXe siècle. Heure par heure, minute par minute, l’auteur explique le coup d’Etat du 25 avril 1974 et ses conséquences pour le peuple.

    Plus court, en article en ligne, De la Révolution à la Constitution. Une chronologie, par José Carlos Janela Antunes, dans le n°80 Mémoires d’avril : 1974-2004, trente ans de la révolution des Œillets au Portugal, revue Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2005, intégralement consultable en ligne sur la plateforme Persée.

    As Armas e o Povo, film long-métrage du Colectivo de Trabalhadores da Actividade Cinematográfica, éd. Cinemateca Portuguesa,
    Dans son billet Portugal. La révolution, la lutte ouvrière et le cinéma du Carnet du groupe de recherche en histoire et esthétique du cinéma documentaire (Hypotheses.org, 24/02/2014, consultable sur OpenEditions Journals), Johanna Cappi le classe dans la catégorie  des films “qui observent l’événement dans sa globalité pour comprendre le mouvement initié le 25 avril 1974”.

    Une vidéo diffusée par le Journal de 20h en France le 29/04/1974 sur cet événement (archives de l’INA), est consultable sur la plateforme pédagogique Lumni, dans une page intitulée “La révolution des Œillets”. D’autres vidéos sont consultables sur le site de l’INA.

    Éclairage de cette révolution sous différents angles

    C’est le peuple qui commande : la révolution des Oeillets : 1974-1976, de Victor Pereira, Éditions du Détour, 2023.
    Présentation : Ce livre propose une vision renouvelée de la révolution des Œillets. Plus que le renversement d’une dictature par l’armée, cette révolution enclenche un profond bouleversement social et démocratique au Portugal. Étude proposant une synthèse du processus révolutionnaire du Portugal à l’occasion du cinquantième anniversaire de la révolution des Œillets ayant débuté le 25 avril 1974. 

    Sous les œillets la révolution : le 25 avril 1974 au Portugal, de Yves Léonard, éd. Chandeigne, 2023.
    Présentation : Une histoire de la révolution des œillets, survenue quatre ans après la mort de A. de Oliveira Salazar, dictateur du Portugal, et dans le contexte de la timide libéralisation du pays amorcée par M. Caetano en 1969. L’historien souligne l’importance de cette transition vers la démocratie pour l’Europe dans son ensemble. ©Electre 2023

    Un peuple en révolution : Portugal 1974-1975, de Raquel Varela, éd. Agone, 2018.
    Présentation : L’historienne raconte la révolution portugaise en mettant l’accent sur le rôle essentiel des luttes anticoloniales antérieures et sur l’importance de la mobilisation des ouvriers et des habitants pendant dix-neuf mois face au pouvoir en place. Elle montre que ce processus révolutionnaire reste vivace jusqu’au coup d’arrêt du 25 novembre 1975, où se met en place un régime libéral. ©Electre 2018

    À écouter en podcast, l’épisode La mémoire en chantant – la Révolution des Œillets, par François-Régis Barbry, émission Les Nuits de France culture, rediffusion 03/01/2023 (1ère diffusion 26/04/1986).
    Cette fameuse chanson peut être écoutée par exemple sur le compte YouTube de luiisfdias : Zeca Afonso – Grândola, Vila Morena

    Une mémoire en tension de cette révolution : entre mythes heureux et objet problématique

    On trouve sous la plume de J. Renouard et L Wajeman, dans l’Avant-propos du n°2 du volume 15 de la revue Vacarme (2001) cette affirmation :

    « La Révolution des œillets connaît une postérité curieuse : elle semble quasiment absente de l’imaginaire politique présent et reste un objet problématique au Portugal. »

    §2

    Et dans l’épisode 311. La Révolution des œillets au Portugal (1974) de l’émission Parole d’histoire (03/12/2023) sur YouTube, Victor Pereira (MCF à l’université de Pau et des pays de l’Adour), évoque avec André Loez (professeur d’histoire) « l’effacement des traces de la révolution » qui accompagne une forme “d’euphémisation de la dynamique révolutionnaire”, à travers, notamment, la construction du “mythe assez romantique” d’une révolution pacifique. »

    Qu’en est-il alors de la construction mémorielle de cet événement, au-delà de la “beauté du 25 avril” (Sous les œillets la révolution d’Yves Léonard, éd. Chandeigne, 2023 ) ?

    Construction et remise en cause de mythes fondateurs

    Le n° 80 Mémoires d’avril : 1974-2004, trente ans de la révolution des Œillets au Portugal de la revue Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°80, 2005 (intégralement consultable en ligne sur Persée) revient sur ces mémoires de l’événement et notamment sur les mythes qui se sont construits.
    Dans l’article Engagement et mémoire de ce numéro, p. 23-24, Maria Lourde Pintasilgo « s’interroge sur le rôle de la mémoire dans notre engagement au regard de l’histoire. Elle met aussi en relief les liens qui se tissent entre la mémoire et l’imagination, auxquels la révolution de 1974 n’a pas échappé » (résumé de l’article).
    José Da Costa, dans Représentation d’Avril et de ses héros, p. 30-38, montre, quant à lui, comment cette révolution « a engendré, par sa complexité et les transformations opérées, des représentations, des nouvelles images et des mythologies propres à fonder la généalogie d’une nouvelle nation démocratique » (résumé de l’article).

    40 ans de discours présidentiels commémoratifs du 25 avril 1974 ou l’esthétisation officielle des œillets, par Marc Gruas, LLACS, 2014, consultable sur HAL.
    Extrait de la présentation : Dans le cadre de cette journée d’études intitulée « Esthétisation d’un coup d’Etat : la Révolution des Œillets dans le regard de l’autre», il est apparu pertinent de revenir en particulier sur les discours prononcés par les quatre présidents de la République portugaise post-25 avril : Ramalho Eanes (1976-1986), Mário Soares (1986-1996), Jorge Sampaio (1996- 2006) et Cavaco Silva (2006-2014), tant il est vrai que ces interventions officielles relèvent à la fois de l’idéologie et de l’épique.

    La désacralisation de la Révolution des œillets dans la culture populaire. La question des “retornados” (rapatriés) dans la série télévisée Depois do Adeus (2013), par Cécile Gonçalves, Lusotopie, XIX(2) | 2020, mis en ligne le 01/12/2022, sur Open Editions Journals
    Extrait :

    Dans cet article, il nous faudra montrer comment en s’emparant pour la première fois à la télévision d’une question aussi clivante que celle du “retorno”, la série de Patricia Sequeira et Sérgio Graciano a voulu faire voler en éclats plusieurs mythes tenaces dans la mémoire collective à propos de l’intégration souvent présentée comme “harmonieuse” par les media des retornados dans la société portugaise ou de l’alliance MFA-Povo (Movimento das Forças Armadas – Mouvement des Forces Armées – Peuple) qui, à l’image du “résistancialisme” en France (Rousso 1990), a développé l’idée que le pays a unanimement et naturellement résisté à la dictature salazariste et fait bloc derrière les militaires du MFA pour construire la démocratie.

    Quelques approches du travail de mémoire

    Les œillets de mémoire : le 25-Avril dans les récits des migrants portugais en France, par Idelette Muzart-Fonseca dos Santos, p.76 à 82.
    Il s’agissait, dans ce projet d’initiation à la recherche en histoire orale «Mémoires migrantes», en cours à l’université de Paris-X, de « retrouver, dans les récits de vie recueillis auprès de Portugais résidant en France, les souvenirs précis ou plus diffus de la révolution d’avril 1974 et de ses conséquences. »

    Le n°9 de la revue Crisol, (Publication du Centre de Recherches Ibériques et Ibéro-Américaines de l’Université de Paris X – Nanterre), daté de 2005, dans sa première partie “Histoire et histoires du 25 avril” (un clic sur le lien télécharge automatiquement le numéro dans l’ordinateur), présente ce travail de mémoire porté sur les traces constituées par différentes œuvres littéraires, comme celles d’António Lobo Antunes, de José Saramago, de José Cardoso Pires, de Mário de Carvalho ou encore d’Urbano Tavares Rodrigues.

    Au Portugal, une mémoire à vif de la révolution de 1974, par Marina Da Silva, blog du Monde diplomatique, 16/07/2015.
    Cet article présente la pièce de théâtre Um museu vivo de memorias pequenas e esquecidas de Joana Craveiro, anthropologue.

    « La pièce est l’aboutissement d’un travail de recherche qu’elle mène depuis quatre ans sur le grand récit national construit autour de la révolution de 1974. Elle a non seulement collecté et analysé une grande quantité de documents et d’archives, plus ou moins connus, mais aussi recueilli des témoignages inédits de personnes anonymes à qui elle redonne une parole publique, et qu’elle croise avec sa propre histoire familiale. »

    art. cité

    Mémoires cinématographiques de la Révolution portugaise et de la décolonisation, revue Cinémas, n°2, Volume 30, printemps 2023, p. 3-144, consultable sur erudit.org. Ce numéro porte précisément sur les questions de mémoire et de construction mémorielle à l’œuvre dans le cinéma, avec notamment « Clore Avril. » Le deuil de la révolution dans Bon peuple portugais de Rui Simões et Gestes et fragments d’Alberto Seixas Santos, par Mickaël Robert-Gonçalves, ou Processus mémoriel en cours. Sur Tabou de Miguel Gomes et La dernière fois que j’ai vu Macao de João Pedro Rodrigues et João Rui Guerra da Mata, par Mathias Lavin et António Preto.

    Des débats autour de la portée de cet événement

    • Révolution ou évolution ? 

    Paula Gondinho dans son introduction au livre d’Aurora Salvador Rodrigues Gente comum : uma história na PIDE, évoque un « processus révisionniste de la « révolution d’avril », qu’elle  fait remonter « à la fin des années 1980, à travers l’entreprise de « disqualification de la révolution » et de « la minorisation du caractère répressif de l’Estado Novo, imposant un autre agenda politique ». »
    La notice de cet ouvrage dans Woldcat indique dans quelles bibliothèques on peut le trouver en France (à la bibliothèque de la Sorbonne Nouvelle ou à celle de la Contemporaine notamment).

    Mario Soares en montre un exemple dans son article Mémoires d’avril concernant la commémoration du trentenaire de l’événement : 

    « Le PSD, le Parti social-démocrate, plutôt libéral, s’est allié au PP, Parti populaire, […] et qui est un parti d’extrême droite. À propos des commémorations de la révolution des Oeillets, ils ont inventé un slogan à la fois drôle et stupide. En faisant tomber le “R” de révolution, le gouvernement propose le slogan “trente années d’évolution”. Ils sont sûrement allergiques aux révolutions, car c’est bel est bien une révolution qui eut lieu au Portugal, il y a trente ans. »

    Mémoires d’avril : 1974-2004, trente ans de la révolution des Œillets au Portugal, revue Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°80, 2005, p. 4

    Mais si ce caractère révolutionnaire se trouve nié par des courants de droite radicale sensibles à l’héritage de la dictature salazariste qu’il s’agit de réhabiliter, il l’est aussi par une partie de la gauche portugaise, dès 1978, comme le montre par exemple l’article Révolution avortée ou impossible ? d’Eduardo Lourenço, revue Esprit, n°25, 1, janvier 1979, p. 26-32, consultable en ligne sur Jstor (se créer un compte).

    « Tour à tour, la révolution portugaise est apparue comme exaltante et exemplaire par l’absence d’excès sanglants suspecte par ses visées socialistes et dérisoire sinon inintelligible par les manquements aux promesses et aux rêves que toute la gauche européenne avait accrochés à notre drapeau exotique. Quatre ans après le 25 avril, on peut penser que notre Révolution fut pour l’ensemble de cette gauche une mémoire aux alouettes. Mais il y a presque deux cents ans que les fantômes révolutionnaires ont la même fonction compensatoire et le même rôle d’illusion lyrique nécessaire. »

    Art. cité, 1er §
    • Quelle a été la place du peuple dans ce moment ?

    Raquel Varela, au chap. IX “Démocratie et révolution : le débat autour de la signification de la révolution des Œillets” (ouvrage Un peuple en révolution. Portugal 1974-1975), examine la question de savoir s’il s’agit d’une révolution ou d’une transition, et se penche sur la “lecture post-moderne de la révolution portugaise” à l’œuvre chez un historien comme Rui Ramos, pour qui le peuple ne fut qu’un sujet passif de cette révolution.

    Voir également à ce sujet l’article en ligne d’Ana Saldanha Révolution des Œillets : transition sociopolitique et démocratisation au Portugal, revue Ilcea (de l’Université Grenoble Alpes), n°13, 2010, consultable sur OpenEditions Journals.
    Présentation : Dans cet article, nous nous proposons d’analyser la transition qui découle de la chute du régime autoritaire le plus long de l’Europe, le 25 avril 1974, au Portugal. […] Cependant, nous n’attribuerons pas le rôle primordial de la transition au mode de transition et au conflit qui en découle entre les élites et les counterelites (Mouvement des Forces armées) mais à l’action des non-élites. Nous considérerons donc que la transition portugaise s’est effectuée par rupture révolutionnaire.

    Pour en savoir plus

    Une bibliographie complémentaire est disponible dans l’article 25 avril 1974 : « la révolution des Œillets » par Marianne Delacourt, blog Coll’Explorar, carnet du CollEx études ibériques, maj 26/02/2024.

    Le Portugal vingt ans après la Révolution des oeillets, d’Yves Léonard, éd. la Documentation française, coll. Les études de la Documentation française, 1994.
    Un compte-rendu de ce document est consultable sur Persée, et le document est consultable en ligne sur Gallica.

    Le Portugal depuis la révolution des Œillets : dynamiques politiques et sociales, par Victor Pereira, éd. L’Harmattan, 2022.
    Présentation : Fruit d’une collaboration internationale regroupant quinze chercheurs, cet ouvrage propose une synthèse de travaux en sciences sociales sur les principales évolutions politiques, institutionnelles et sociales qu’a connues le Portugal depuis la fin de la dictature en 1974. ©Electre 2022

    Sur l’emploi du terme de “révolution”, consulter La polysémie révolutionnaire Rupture, crise et imprévu par Jean-Clément Martin, site web la vie des idées.fr.


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