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Littérature : Que signifie « à la recherche du temps perdu » chez Proust ?

Bibliothèques de la Ville et de l’Eurométropole de Strasbourg – notre réponse du 17/11/2022.

Photographie de Marcel Proust avec en fond le manuscrit de À la recherche du temps perdu
Photographie de Marcel Proust © Otto Wegener (1849-1924) / Domaine public

L’oeuvre de Marcel Proust est considérée comme un monument de la littérature, et on en conseille la lecture aux adolescents. Mais face à cette oeuvre fleuve, ils peuvent avoir besoin d’une clé pour y entrer.

Or, la réflexion sur le temps pourrait en être une. Que signifie « à la recherche du temps perdu » ? En quel sens ce temps est-il « perdu » ?
Petite explication en quelques étapes.

Récapitulatif de À la recherche du temps perdu

Cette oeuvre se compose de 7 tomes :

  • Du côté de chez Swann écrit en 1913 ;
  • À l’ombre des jeunes filles en fleur  (1919) ;
  • Le côté de Guermantes (1920) ;
  • Sodome et Gomorrhe (1921) ;
  • La prisonnière (1925) ;
  • Albertine disparue (ou la fugitive) (1927) ;
  • et enfin : Le temps retrouvé (1927 également).

À la recherche du temps perdu : une méditation du temps « perdu » parce que passé, englouti

Pour introduire le sujet, consulter la page consacrée à « A la recherche du temps perdu » de Marcel Proust, par Elodie Pinel, site pédagogique lumni.fr, 26/07/2022.
 Extrait :
« Écrit par Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu est un cycle romanesque en 7 tomes […]. Les principaux thèmes de ce livre sont l’identité personnelle, le passage du temps, l’amour et la jalousie, l’amour-propre, la sociabilité mondaine, la recherche de la beauté. »

Le temps perdu est-il retrouvé ?, par Isée Bernateau (professeure de psychologie clinique), revue Cliniques méditerranéennes, 2012/1, n°85, p. 121 à 130.
Cet article est par endroit compliqué pour un adolescent, mais il faut en retenir l’idée que l’originalité de cette oeuvre réside « dans sa capacité à désigner […] le temps comme vecteur de séparation et de mort. […] Le temps, qui transforme les corps au point de les rendre méconnaissables, nous sépare irréductiblement de nous-mêmes. La vieillesse agit comme une puissance de mort abolissant l’être passé sous l’être présent. Le sujet est absent à lui-même. Ainsi, le temps est l’ennemi à la fois de l’homme et de l’écriture, car sa force d’oubli et de corruption interdit la continuité d’être. Pourtant, à rebours de cette puissance dévastatrice du temps, l’écriture proustienne part envers et contre tout à la recherche du temps perdu afin de récréer une présence à soi-même débarrassée de toute absence. »


À la recherche du temps perdu : une manière de ressusciter un monde disparu

L’affranchissement du temps

Proust montre, dans Le Temps retrouvé, que la mémoire – puis l’écriture – permet justement de « s’affranchir du temps », de contrer l’engloutissement et l’oubli des êtres et des choses. Il parle de « l’être qui était rené » en lui, c’est-à-dire né à nouveau par la mémoire.
Extrait (XXe siècle, Lagarde et Michard, éd. Bordas, 1988, p. 277) :
« Mais qu’un bruit, qu’une odeur déjà entendu ou respirée jadis, le soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé, réels sans être actuels […] aussitôt l’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, s’éveille, s’anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous, pour la sentir, l’homme affranchi de l’ordre du temps. » [Nous surlignons.]

Un article intéressant, riche de citations de l’oeuvre de Proust, intitulé Proust (1871-1922) et la mémoire, par Marie-France Castarède, Le Journal des psychologues, 2012/4 n° 297 (p. 38 à 43), montre comment l’auteur, par la mémoire involontaire, fait ressurgir le « temps retrouvé » :
Extrait :
« C’est lors d’une expérience en janvier 1909 que Proust, en trempant une biscotte de pain grillé dans du thé, songea à l’importance de la mémoire involontaire. Quelques années plus tard, il amplifia considérablement ce souvenir au point d’en faire un événement déclencheur de À la recherche du temps perdu. Dans ce passage, le narrateur tente de reconstruire le temps perdu de l’enfance. Une dégustation d’une madeleine trempée dans du thé fait ressurgir en lui « l’édifice immense du souvenir ». C’est par la réminiscence involontaire que le narrateur retrouve des sensations et des sentiments qu’il croyait à jamais avoir oubliés. De dévoilement en dévoilement, c’est « le temps retrouvé » qui ressurgit. »


Temps perdu, temps retrouvé

Dans leur fiche de lecture À la recherche du temps perdu Marcel Proust (éd. Encyclopaedia Universalis, 2017), Pierre-Louis Rey et Jean-Yves Tadié évoquent les « paradoxes du temps ».
Extrait :
« Le narrateur ne peut retrouver le temps avant de l’avoir perdu : en tant que héros, il doit paraître victime du vieillissement, de la maladie, de la mort des autres ; en tant qu’écrivain, l’épisode de la madeleine est placé de manière à lui donner l’ébranlement nécessaire, la matière de son récit, mais il ne le comprend qu’à la fin. Grâce à la mémoire involontaire, rien n’est perdu de ce qui a été vécu, mais le sentiment ne suffirait pas à provoquer le bonheur, si le rapprochement de deux instants très éloignés ne recréait une minute hors du temps. C’est l’ultime paradoxe : l’intemporel recrée le temps. »

Explication en vidéo

Qu’entend Proust par Le Temps retrouvé ?
par Antoine Compagnon (spécialiste de Proust et membre de l’Académie française), 21/11/2019.

À la recherche du temps perdu : le rôle du passé pour se trouver soi-même

Nature et fonction de la mémoire dans À la recherche du temps perdu, par Jacques Zéphir, revue Philosophiques, vol. 17, n°2, automne 1990.
Cet article peut paraître globalement un peu difficile pour un jeune adolescent, mais il explique clairement plusieurs choses très intéressantes :
« Dans À la recherche du temps perdu, Proust est, en réalité, à la recherche de son identité, de son moi profond et
véritable. Pour ce faire, il s’isole du présent dans le but de se retrouver dans le passé. »

Pourquoi est-ce dans le passé que Proust cherche son « moi profond », c’est-à-dire qui est-il vraiment ?
C’est ce que cet article explique p. 149-150 :
« Notre perception déforme la réalité présente : « nous voyons, nous entendons, nous concevons le monde tout de travers », et c’est là une perpétuelle cause d’erreur dont les effets s’exercent non seulement sur l’univers visible, sur la vie sociale, mais encore sur la vie intérieure. Si bien qu’au fond, le présent ne se réalise vraiment pour nous qu’une fois devenu le passé. Et la réalité, nous devons la rechercher, non pas dans la perception présente, mais dans la mémoire, car dans celle-ci, la réalité est décantée de toute considération utilitaire et revêt toujours « un charme qui lui vient de la mémoire même et de n’être pas perçu par les sens. » «Les fleurs qu’on me montre aujourd’hui pour la première fois, affirme Proust, ne me semblent pas de vraies fleurs […]. La réalité ne se forme que dans la mémoire ». [Nous soulignons.]

Ce temps « perdu », au sens où il semble disparu à jamais dans le passé, englouti dans un temps qui ne serait plus, l’oeuvre de Proust le fait donc en fait revivre par la mémoire, comme étant « ce passé véritable qu’il recherche dans la plénitude totale » (p. 152).


Des ressources pour approfondir…

Sur Proust, un article exhaustif de l’encyclopédie en ligne larousse.fr 

Du côté de chez Swann de Marcel Proust, épisode de la série « Pas si classique », par France Télévision, plateforme Lumni, 09/08/2022.

Marcel Proust de Michel Erman, éd. Fayard, 1994.
Une biographie qui explore le cheminement artistique et intellectuel de l’écrivain, cette recherche s’appuyant sur des documents issus de collections particulières et sur des entretiens. Elle retrace le parcours de Marcel Proust dans le contexte de l’époque, entre les débuts de la IIIe République et le déclin de l’aristocratie.


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